Avancer dans la nuit

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Plusieurs jours enrhumée à procrastiner. Evacuer les glaires, à ce stade, il n’y a rien d’autre à faire. La procrastination trop longue se caractérise chez moi par le grattage excessif de mon crâne. Je m’y arrache des bouts de peau, cela saigne, puis forme des croûtes que j’arrache encore et encore. A la fin, mon crâne est recouvert de croûtes rouges et blanches. Cela ressemble à de grosses pellicules. Quand je décide de faire quelques pas dans le sens de l’action, j’arrête naturellement cette mutilation et tout rentre dans l’ordre.
Je ne sais pas par quel bout prendre ma vie. Je ne trouve plus de solution. Tout me semble bouché et mon action l’est aussi. Comme un rat de laboratoire. Je n’ai pas suffisamment d’interactions sociales, je me transforme en bête apeurée lorsque je croise un regard. Depuis 4 ans que je suis à Paris, je ne suis jamais allée aussi loin dans l’isolement. Faire ma vie toute seule, j’ai vraiment du mal à y voir un intérêt. Toute la journée, toute la nuit, toute seule.

« Tu peux faire tout ce que tu veux ! C’est génial, profite !
– Oui, avec un copain aussi !
– Oui, mais tu n’as pas de comptes à rendre !
-Euh… je n’ai jamais eu de comptes à rendre, même avec un copain. Je ne me sens jamais aussi libre que quand j’ai un mec en fait. Libre d’être moi-même mais uniquement quand je suis avec un autre que j’aime et qui m’aime. »

Hier, je me faisais la réflexion suivante : je n’apprécie pas spécialement cette période de séduction, au début de la relation. J’ai toujours peur que l’autre ne m’aime pas. Je suis terrorisée par le fait de ne pas savoir quoi dire. De ne pas lui plaire, physiquement, intellectuellement (évidemment uniquement quand la personne me plait). Je ne sais pas me plier au jeu des conventions sociales qui consiste à en mettre plein la vue. Je ne sais pas me vendre. Mes références foutent le camp. Je n’arrive même pas à mobiliser deux ou trois concepts clés pour me la péter. Au fait, c’est quoi ton prénom ? Il me faudrait presque quelques secondes pour me rappeler de ça aussi.
Mon épanouissement, même sexuel, se fait quand la confiance s’installe. Que je peux me dire que je plais à cette personne qui me plait. Je lâche la pression, je peux respirer.

J’aime les rituels à deux de la vie quotidienne : prendre le café du matin, aller se promener, discuter, manger, se retrouver le soir, s’embrasser, se câliner, faire l’amour. Un doux baiser sur ta joue alors que la matinée est à peine amorcée. Un petit geste de tendresse que tu n’as pas anticipé lorsque tu coupes ces légumes pour le repas du midi. Un message qui arrive sur ton portable, comme un cadeau. Rien ne me rends plus heureuse. Au fond, je sais que je suis probablement dépendante affective. Mon féminisme en prend un coup ! Lorsque je suis en couple, la vie seule n’a pas la même saveur. Je deviens moins empotée, plus capable. Il y a une personne qui m’aime et que j’aime sur cette terre et cette pensée me donne une force de lionne ! Mais sans amour, sans amour, je ne suis plus rien. Je n’arrive pas à vivre sans amour. Sans en donner et en recevoir. Même d’une seule personne. Je vis à une autre vitesse que celle de ma génération. Aller sur tinder pour coucher… Les relations sans engagement, sans « prise de tête ». Personnellement, je me sens souillée, je ne trouve aucun plaisir dans ces relations, je n’y vois aucun intérêt. Idem, le fait de rapidement zapper d’une personne à une autre parce que l’on se « lasse ». Je ne comprends pas non plus. Un être humain est tellement riche. Comment penser que l’on peut en faire le tour en quelques mois ? J’aurais aimé ne pas me faire remplacer par une meuf plus ceci ou cela. Que quelqu’un s’accroche, qu’il voit en quoi je suis unique. Ça n’est jamais arrivé, visiblement, je suis seule à fonctionner comme ça.

Si je tombe amoureuse, je suis du genre à m’impliquer à fond dans la relation. Je veux tout connaitre de cette personne, toutes ses pensées, je veux découvrir son univers. Je veux que nous partions en vacances, comme ça sur un coup de tête. Te regarder conduire, un petit rayon de soleil qui me caresse le visage. Le paysage file à toute allure. Je suis libre et je suis avec toi. La définition du bonheur pour moi.
Cela fait 7 ans que je pense encore à un homme dont j’ai été très amoureuse. Nous ne sommes restés ensemble qu’à peine une petite année. Mon plus grand amour, très probablement. Il m’a quittée sans me donner d’explications. Détruite de l’intérieur. Je n’arrive pas à guérir, je traîne cette plaie sans savoir quoi en faire. Peut-être qu’en l’exposant ici, au soleil, elle séchera un peu ?
Même si tout s’est mal terminé, je pense souvent à lui. Je me demande à quoi ressemble sa vie. Est-il heureux aujourd’hui ?
Nous nous sommes rencontrés via un site de rencontre. Il s’était fringué comme si il se rendait à un entretien d’embauche. Le look petit intello débraillé, du style : un petit pull col V, une chemise et un jean et puis une veste. Tous les éléments pris indépendamment sont jolis et pourtant, pourtant, tu sens que les coupes ou les couleurs ne sont pas vraiment assorties, qu’il y a un truc qui cloche, qui fait tâche. C’est comme si le conformisme ne lui allait pas. Je salue tout de même l’effort, je suis déjà sous le charme. Irrésistible.
Physiquement beau, une belle surprise quand la plupart des mecs avec qui tu as eu un rdv ne ressemblent pas du tout à leurs photos de profil (au point où tu te demandes qui a été réellement photographié.)

Il parlait beaucoup, mais il s’intéressait à moi. Il faisait des relances pertinentes, invitant à creuser les sujets que je proposais timidement. Cet intérêt me redonnait un peu confiance. « Ce type est du style narcissique logorrhéique, mais ça n’est pas trop grave, il est quand-même intéressant, il a un charme fou, il est plutôt mignon, mon coeur bat la chamade, c’est un bon début. » Je l’écoute, tout en inspectant sa tenue. Qu’est-ce qui cloche ? Je ne trouve pas. Cela se joue vraiment aux détails. Je suis attendrie par le costume qu’il a essayé de porter pour me séduire, un costume qui ne lui va pas. Je vois ce qui déborde, je vois les défauts, et je fonds. Au bout de quelques heures, je pars aux chiottes, pisser. En m’essuyant, je me rends compte que je mouille énormément. Il sait parler à mon sexe aussi et c’est si rare, si précieux !

Il faisait de la musique indépendante, de l' »ambient ». En clair, avec un synthé, il jouait trois notes à la minutes avec beaucoup de reverb et le public défoncé trouvait ça cool. Une fois, il m’a demandé si je voulais assister à l’un de ses concerts. J’ai accepté. Dans une grande maison de campagne un peu isolée, un type passionné de musique indépendante organisait des concerts privés en invitant des petits groupes. J’avais l’impression de faire partie d’un cercle très fermé constitué de gens curieux, passionnés de musique. C’était merveilleux.
N. a joué pendant une heure et demie. Une heure et demie de « une note toutes les 30 secondes ». Le public était vraiment bienveillant, du style : « On fait des efforts pour comprendre, on bouge tout de suite la tête en suivant un rythme dès que l’on en identifie un, on ferme les yeux quand on comprend que là, t’as essayé de faire quelque-chose de plus atmosphérique, pas de bile mec, on connait, on comprend. » Un public vraiment volontaire, admirable. Mais, même pour ce public très au fait, c’était long. Même pour la petite nana folle d’amour que j’étais, c’était long. Je me souviens qu’un mouvement global s’amorçait, qui tendait vers l’affalement. De debout, le public s’est lentement assis,  puis il s’est étalé au sol. Nous passions de l’état solide à l’état liquide, comme des glaces qui fondent et se rejoignent en une immense flaque, sauf que là, je ne mouillais pas.

Nous étions tous allongés, en posture de sieste, les pulls et les sacs enroulés sous la tête en guise de coussins quand un type a commencé à ronfler. Pas un petit ronflement léger, non :  un ronflement puissant, un truc qui fait trembler les murs. J’ai commencé à essayer de contenir un début de fou rire, mais c’était impossible. Mes nerfs lâchaient. Malgré moi, je déclenchais un fou rire généralisé. Nous étions tous à bout, nous n’en pouvions plus. Je me suis demandée si N. n’allait pas décider d’arrêter son set un peu plus tôt que prévu. Je l’ai regardé. Il semblait imperturbable. Complètement immergé dans sa musique, très sérieux, il ne déviait pas d’un pouce. En fait, depuis le début du concert, il n’avait pas eu un regard pour le public. Il a continué son truc jusqu’à la fin sans ciller. Hallucinant. Cela me semblait à la fois très respectable et risible. Il a salué et avait l’air très fier de lui. Après le concert, je l’ai félicité et je lui ai demandé si il n’avait pas été trop dérangé par le bruit dans la salle. Il m’a dit qu’il n’avait rien entendu et que selon lui, les gens avaient « kiffé ». J’étais impressionnée. Etait-il possible qu’il n’ait vraiment rien remarqué ?
Quand je me décourage d’un projet que je viens d’amorcer, je pense souvent à cette scène. À l’attitude de N. dans cette situation que je n’aurais certainement pas tenue jusqu’à la fin. Quelque-chose qui s’inscrit complètement à l’opposé de moi. Il avait la volonté, la confiance, la croyance que ce qu’il faisait était toujours juste, que c’était la bonne voie, le bon chemin, que ce qu’il proposait artistiquement était toujours exceptionnel. C’était ça : il croyait vraiment en lui, une confiance inébranlable, que rien ni personne n’aurait pu mettre en doute. Quelque-chose de solide, qui porte loin. Quand il faisait un choix, il ne revenait jamais dessus, persuadé que c’était le bon. (Il n’est jamais revenu sur son choix de me quitter et lorsqu’il a pris cette décision sans m’en donner la raison, son attitude envers moi a radicalement changé, comme si une procédure implacable se mettait à l’oeuvre et qu’il était impossible de faire machine arrière. Une sorte de fatalité.) Cette posture provoquait en moi à la fois de la fascination et du dégoût. C’était tellement plus fort que moi, je me sentais écrasée, pulvérisée, détruite, dégoûtée. J’enrageais contre sur cette « suffisance » qu’il avait.  Et pourtant, lui, il construisait sa vie, il avançait quand moi je ne faisais que douter, détruire, remettre en cause et souffrir.

Comment est-ce que je peux construire ma vie avec aussi peu de confiance ?  Je n’arrive pas à garder quelque-chose de stable. Je vis avec cette crainte de laisser tomber tout ce que j’ai construit, de tout laisser mourir. C’est une lutte quotidienne, une bataille contre moi-même. Il me faut résister à l’appel du vide, toute seule. Je voudrais juste un peu de répit, un peu de repos. Apprendre à s’aimer toute seule est si difficile.P1070607

11 commentaires sur « Avancer dans la nuit »

  1. Ta première partie résonne dans ma tête et dans mon cœur, et son écho est cette chanson,

    Encore l’homme de la Mancha, comme ma chanson fétiche.
    Comme souvent à ta lecture, je me reconnais, je suis pris d’un élan de sympathie, d’empathie, de souffrance partagée, quoi, qui me lance vers toi.
    Puis tu racontes ton histoire. Ton récit est bon, touchant, drôle, et sa drôlerie devient profonde, réflexive, touchante encore. triste. Et tu nous emmène avec toi das cette réflexion.
    Que dire, que répondre ? De ce côté-ci de l’écran, juste quelques mots :
    Amour. Tu vaux le coup. Courage. Câlins. Amour.

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  2. Ton texte, tout comme tes vidéos résonne énormément en moi. Sauf que moi ça fait 26 ans que je suis seule et que je me bats chaque jour pour avancer et gagner, miette par miette, un tout petit peu de confiance en ma personne et en ce que je fais. Et moi aussi j’aimerais tant un peu de repos parfois. Courage, petit à petit on y arrivera.

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  3. Salut Marina 🙂
    Ici bipdark de Youtube et Twitter.
    Sacré article dans lequel je me reconnais bien, au masculin. La crainte d’avancé, le peu de confiance, etc, ce sont des choses que beaucoup personnes connaissent.
    J’ai bien du mal moi aussi avec les relations, pour la drague.
    Je ne peux que te souhaiter sincèrement que tout s’arrange, tu le mérites. Tu vas aller de l’avant, je n’en doute pas un seul instant.
    J’aimerais te dire une fois de plus que tu es jolie, gentille, intelligente, que tu mérites bien des choses. Point harcèlement ici mais des pensées sincères.

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  4. De cette histoire, je n’ai vu qu’un homme seul et animé que par sa seule volonté sans aucune considération pour l’Autre. Cela a de quoi être fascinant. Mais aussi inhumain.
    Et la transmission et le lien avec le public ? Confiant mais seul.

    Le doute est une qualité. La remise en question est une qualité. Sauf en excès.

    Poursuis tes expériences, continue de douter, continue d’avancer. Continue tes textes et tes vidéos. Car contrairement à lui, tu partages avec les autres.
    Continue de nous faire sentir comme toi.

    Quand je te lis, je me dis, qu’il y a quelqu’un quelque part qui a une sensibilité proche de la mienne. Des ressentis proche des miens. Et ça fait un bien fou !

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  5. Je découvre ton blog, mais j’aime beaucoup le concept de cet article, c’est très motivant.
    J’ai lu ailleurs que tu t’arrachais des morceaux de tête lorsque tu procrastinais ?
    Eh bien moi, je m’arrache les sourcils, c’est bizarre, quand même…!
    Depuis que j’ai appris que les fleurs n’ont pas de stimulus nerveux, je suis décomplexée des bouquets et j’en fais énormément, ça change la vie.

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  6. Merci.
    Je me suis tellement reconnue dans ton témoignage (surtout dans le passage « Hier, je me faisais la réflexion suivante… » jusqu’à « Ça n’est jamais arrivé, visiblement, je suis seule à fonctionner comme ça. »).
    ça m’a réconforté, tu n’es du coup pas seule à fonctionner comme ça… Le problème est qu’il faut avoir la chance que la personne dont on tombe amoureux fonctionne comme ça… sinon, on souffre.
    J’ai eu une relation qui a duré 2 ans et s’est terminée il y a 1 an sans explications aussi, c’est une personne qui était plutôt du genre a enchaîner les relations de 2 ans… je n’y ai pas fait exception. Elle aime trop, puis plus du tout, et pas de retour possible en arrière non plus. J’ai peur que les futures potentielles personnes dont je tomberai amoureuse fonctionnent de la même façon…
    Au début je ne voulais pas être en couple avec cette personne car je ne l’avais jamais été et cela me faisait peur, par peur de perdre ma liberté, et aussi par peur de m’attacher puis d’être abandonnée, et puis c’est ce qui est arrivé. Du coup maintenant j’ai encore moins confiance en l’amour qu’avant cette relation… Mais je n’ai jamais couru après, je ne le ferai pas plus maintenant, mais quand on a connu l’affection (surtout dans une relation fusionnelle) on ressent forcément le manque et il y a des jours où c’est si insupportable et si douloureux.
    J’ai récemment eu des remarques nulles d’amis du genre ‘oh c’est bon ça fait un an !’ que j’ai trouvé tellement injustes. Comme si la douleur de l’abandon et le manque pouvait disparaître au bout d’un an, alors qu’on est seul, à se débattre avec sa tristesse, alors qu’on a toujours pas compris, pourquoi, comment c’est possible ce truc de désaimer l’autre, alors que nous plus le temps passait plus on aimait l’autre.
    Aujourd’hui j’essaye juste de me construire seule (mais en m’entourant de mes amis quand même), de réfléchir à mes futurs choix professionnels (ce qui est une grosse interrogation pour moi aussi) et de lutter contre ma procrastination également, et de profiter des trucs chouettes de la vie.

    Aimé par 1 personne

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